Fès a longtemps été le principal centre de tissage urbain du Maroc : dans les ateliers de la médina, des maîtres tisserands produisaient des étoffes façonnées — ceintures brochées, brocarts, soieries mêlées de fil métallique — destinées au vêtement de cérémonie et à l'ameublement. L'outil emblématique de cette production est le métier à la tire, qui permet de tisser des motifs complexes bien avant la mécanique jacquard.
Cette draperie urbaine occupe une place de choix dans l'artisanat marocain, ses techniques et ses villes : c'est un artisanat de luxe, corporatif et citadin, à distinguer du tissage domestique rural des tapis et des couvertures.
Un artisanat de quartier et de corporation
Comme les autres grands métiers fassis, le tissage s'organisait par quartiers, sous l'autorité de maîtres et selon des règles de corporation : apprentissage long, contrôle de la qualité, spécialisation par type d'étoffe. La matière première — soie importée ou filée localement, fils métalliques, laine fine, plus tard coton et rayonne — transitait par les fondouks de la médina, à la fois entrepôts et bourses de commerce ; le fondouk est indissociable de l'économie de la draperie. La période la mieux documentée est celle des XIXe et débuts du XXe siècles, notamment grâce aux enquêtes menées sous le protectorat ; pour les siècles antérieurs, les sources sont plus lacunaires et il faut se garder de projeter en arrière l'organisation tardive.
Le métier à la tire : tisser l'image
Le métier à la tire est un métier à tisser équipé d'un système de cordes qui soulève individuellement des groupes de fils de chaîne. Pendant que le maître lance la navette, un aide — traditionnellement un enfant ou un apprenti, le « tireur de lacs » — actionne les cordes dans un ordre appris par cœur, faisant apparaître le motif rang après rang. C'est le principe que la mécanique jacquard automatisera en Europe au XIXe siècle avec ses cartes perforées. À Fès, ce métier servait notamment à tisser le hzam, la large ceinture de cérémonie brochée d'or, ainsi que des brocarts où courent les fils métalliques du même type que le skalli de la broderie marocaine. La lenteur est extrême — quelques centimètres par jour pour les pièces les plus denses — et fait le prix de ces étoffes.
Ce qu'il reste aujourd'hui
La draperie fassie a fortement décliné au XXe siècle, concurrencée par les tissus industriels et le jacquard mécanique ; ne subsistent que quelques ateliers, souvent tournés vers la cérémonie — caftans, takchitas, hzams de mariage — et la restauration. Le savoir du métier à la tire ne tient plus qu'à un petit nombre de praticiens, ce qui en fait un patrimoine fragile, comme d'autres métiers fassis dont les débouchés se sont déplacés vers la décoration et le tourisme. La ville reste néanmoins un conservatoire vivant : le visiteur attentif peut encore entendre les métiers battre dans certains quartiers, non loin des ateliers du cuir filali et des orfèvres, héritiers d'un système de métiers dont les fibules amazighes représentent le versant rural et sudiste.
Le regard Maison Tanger
Des tisserands de Fès, nous retenons une idée : la valeur d'une étoffe tient à sa construction, pas seulement à sa fibre. C'est pourquoi nous décrivons nos matières par leur tissage et leur tombé — satin, crêpe — sans allégation de fibre noble, et pourquoi nos caftans et robes marocaines privilégient des étoffes dont le façonné accroche la lumière comme le faisaient les brocarts fassis, dans une gamme accessible et assumée comme telle.