Entre le XVIe et le XIXe siècle, les peaux tannées du Maroc — et en particulier le cuir de chèvre fin que l'Europe appela « maroquin » — ont constitué l'une des exportations les plus réputées du pays, au point de donner en français le mot « maroquinerie ». Cette route commerciale reliait les tanneries des villes de l'intérieur aux ports atlantiques et méditerranéens, puis aux ateliers européens.
Cette histoire d'exportation éclaire la place ancienne du cuir dans l'artisanat marocain, ses villes et ses techniques : bien avant le tourisme, les tanneries marocaines travaillaient déjà pour des clients lointains.
Le maroquin, un cuir recherché
Ce que l'Europe recherchait sous le nom de maroquin était un cuir de chèvre tanné aux tanins végétaux — le sumac est le plus souvent cité —, à la fois fin, souple et résistant, avec un grain caractéristique, teint dans des couleurs franches, rouge et jaune en tête. Les centres tanneurs de l'intérieur, Fès et Marrakech notamment, et ceux des villes côtières, comme Tétouan ou Safi, produisaient des qualités variées, des peaux courantes aux peaux d'apparat. La réputation du maroquin tenait à l'ensemble de la chaîne : peaux de chèvres locales, tannage long, corroyage et teinture soignés — un savoir-faire jalousement gardé par les corporations de tanneurs.
Ports, marchands et intermédiaires
Les peaux gagnaient la côte par caravanes, puis partaient des ports actifs selon les époques : Safi, Salé, Tétouan, Larache, puis Mogador — l'actuelle Essaouira — devenue au XVIIIe siècle un grand port du commerce avec l'Europe. La chaîne des intermédiaires était longue : collecteurs de peaux dans les campagnes, tanneurs, courtiers des médinas, négociants juifs marocains jouant souvent le rôle d'intermédiaires agréés avec les maisons européennes, marchands et consuls étrangers dans les ports. Chaque flux avait sa géographie et sa période — les peaux dites de Tétouan, de Salé ou de Mogador désignaient sur les marchés européens des provenances et des qualités différentes — et il faut se garder d'en faire un commerce uniforme sur quatre siècles : il connut essors, monopoles royaux, taxes et interruptions au gré de la diplomatie et des conjonctures.
Ce que l'Europe en faisait — et ce qu'il en reste
À destination, le maroquin servait les usages fins : reliure de luxe — le « maroquin rouge » des bibliothèques —, gainerie, étuis, garnitures de sièges, gants et souliers délicats. L'Europe l'imita d'ailleurs : des tanneurs français et anglais produisirent des « façon maroquin », signe de la valeur attachée au nom. D'autres produits marocains circulaient sur les mêmes routes, des cires aux laines, tandis que d'autres filières textiles, comme la soie au Maroc, entre sériciculture et importation, jouaient dans l'autre sens. Le vocabulaire hérité de ce commerce demande aujourd'hui de la précision : « maroquinerie » désigne un métier, plus une matière — et sur les étals actuels, des appellations séduisantes comme le sabra, dit soie végétale, rappellent qu'un beau nom ne dit pas toujours la matière. Les teintures anciennes, elles, mobilisaient le terroir, où l'on cite traditionnellement des colorants comme le safran de Taliouine pour les jaunes, aux côtés de la grenade et de l'indigo, comme pour les galons de la passementerie du vêtement marocain.
Le regard de Maison Tanger
Maison Tanger porte ce mot hérité de la route du maroquin — maroquinerie — tout en ayant changé de matière : nos sacs marocains sont en simili cuir PU, sans matière animale. L'héritage que nous revendiquons n'est pas la peau tannée, mais ce que cette histoire dit du travail bien fait : une matière constante, des couleurs franches, des finitions qui justifient la réputation. C'est cette exigence-là qui voyageait dans les balles de cuir d'Essaouira — et c'est elle qui reste.