Yves Saint Laurent découvre Marrakech en 1966, lors d'un premier séjour avec Pierre Bergé ; le couturier y reviendra toute sa vie, y achètera plusieurs demeures et y trouvera, selon la formule qui lui est attribuée, un rapport nouveau à la couleur. Cet attachement est aujourd'hui l'un des récits les plus repris sur la ville — au point qu'il faut trier ce qui est documenté de ce qui s'est ajouté en route.
L'épisode intéresse directement l'histoire du vestiaire marocain : il est l'un des canaux par lesquels les silhouettes marocaines — djellabas, capes, burnous — sont entrées dans le vocabulaire de la haute couture.
La chronologie établie
Les faits documentés forment une trame simple. En 1966, Saint Laurent et Bergé séjournent à Marrakech et y achètent peu après une première maison dans la médina, Dar el-Hanch. Suivront d'autres demeures, dont la villa voisine du jardin créé par le peintre Jacques Majorelle : en 1980, Saint Laurent et Bergé acquièrent le Jardin Majorelle, alors menacé, et le restaurent. Après la mort du couturier en 2008, ses cendres sont dispersées dans le jardin ; en 2017, le musée Yves Saint Laurent Marrakech ouvre à côté du jardin, consacrant institutionnellement ce lien. Ces jalons-là sont vérifiés et publics.
L'influence sur les collections : réelle, mais à manier avec précision
Que Marrakech ait marqué le travail du couturier est attesté — par ses déclarations, par les archives de la maison et par les analyses des historiens de la mode : goût des couleurs saturées portées ensemble, capes et djellabas réinterprétées, sarouels et tuniques. C'est là que la prudence s'impose : attribuer telle robe à telle rue de la médina, ou faire de chaque collection un hommage marocain, relève du récit touristique. L'influence est réelle, diffuse, revendiquée par l'intéressé, mais elle se mêle à d'autres sources, et les spécialistes se gardent des correspondances terme à terme.
Ce que le récit fait à la ville
Le Jardin Majorelle et le musée comptent parmi les lieux les plus visités de Marrakech, et le récit « YSL et le Maroc » structure une part de l'image internationale de la ville. Il a aussi ses angles morts : il regarde le vestiaire marocain depuis la haute couture, alors que ce vestiaire a sa propre histoire — celle des fêtes et de leurs tenues, d'Achoura et des moussems, des mariages avec l'ammariya et leurs parures nuptiales, tazra et taounza — qui n'a pas attendu Paris pour exister. Les institutions l'ont d'ailleurs acté : le caftan figure dans les collections publiques européennes comme objet d'étude à part entière, pas seulement comme source d'inspiration.
Le regard Maison Tanger
Nous retenons de cet épisode une méthode plus qu'un mythe : regarder le Maroc longtemps, citer ses sources, et laisser la couleur faire le travail. C'est l'esprit de nos caftans et robes marocaines et de nos sacs en simili cuir PU, sans matière animale : une inspiration assumée, sans se draper dans l'héritage d'autrui.