La belgha est la babouche marocaine traditionnelle : une chaussure basse en cuir, sans lacet ni contrefort rigide, dont le quartier arrière, rabattu sous le talon, permet de la porter en mule. Produite par une cordonnerie urbaine très organisée, elle reste l'une des pièces les plus portées du vestiaire marocain.
Sa fabrication mobilise toute la chaîne du cuir décrite dans notre panorama de l'artisanat marocain, de ses techniques et de ses villes, de la tannerie à l'échoppe du souk des babouchiers.
L'histoire : une chaussure de médina
La babouche appartient à une grande famille de chaussures à bout couvert et talon libre répandue du Maghreb au Proche-Orient ; la belgha en est la déclinaison marocaine, dont les centres historiques de production sont les grandes villes du cuir — Fès au premier chef, mais aussi Marrakech, Rabat-Salé ou Tétouan, chacune avec ses variantes. La belgha citadine masculine classique, jaune, au bout arrondi ou en pointe selon les traditions locales, accompagne la jellaba dans la tenue de cérémonie ; le répertoire féminin, souvent appelé cherbil dans sa version d'apparat, se distingue par le velours, les broderies et les fils métalliques. Dans l'Anti-Atlas, des centres comme Tafraout sont réputés pour des modèles régionaux colorés. La spécialisation par ville et par type est ancienne et bien documentée par les études sur les métiers urbains.
La technique : montage, semelle, quartier rabattu
Une belgha se compose classiquement d'une empeigne en cuir souple — chèvre ou mouton le plus souvent —, d'une doublure, et d'une semelle en cuir plus ferme, traditionnellement assemblées par couture. Le montage se fait sur forme, historiquement en bois — un usage qui rattache la cordonnerie au travail des bois durs, dont le cèdre du Moyen Atlas est la figure la plus connue. Le quartier rabattu n'est pas un défaut d'usage mais un trait de conception : la chaussure s'enfile et se quitte sans les mains, à la maison comme à la mosquée. Les modèles d'apparat reçoivent broderies et passementeries, où l'on retrouve des répertoires régionaux voisins de ceux des textiles — de la broderie chefchaounie du Rif à la broderie rbati de Rabat, sans oublier les écoles de Salé et d'Azemmour.
Ce qu'on observe aujourd'hui
Le souk des babouchiers reste vivant dans les grandes médinas, mais le métier est sous pression : concurrence des copies industrielles importées, souvent à semelle synthétique collée, et écart croissant entre la belgha d'usage bon marché et la pièce cousue de qualité. Les créateurs contemporains revisitent la forme — matières nouvelles, semelles renforcées, coloris de mode —, ce qui entretient la demande tout en brouillant les repères de l'acheteur : une belgha cousue main en cuir tanné localement et une copie collée ne sont pas le même objet, même vues de loin.
Le regard Maison Tanger
La belgha traditionnelle est une chaussure en cuir, et nous la décrivons comme telle. Maison Tanger, dont la maroquinerie est en simili cuir PU, sans matière animale, ne fabrique pas de belgha ; ce que nous retenons d'elle, c'est sa leçon de conception — une forme simple, juste, sans pièce inutile — qui inspire la sobriété de nos sacs marocains et l'esprit de nos tenues, jusqu'aux caftans et robes marocaines qu'elle accompagne traditionnellement.