Le haïk est une grande pièce d'étoffe rectangulaire, le plus souvent blanche ou écrue, que les femmes des villes du Maghreb drapaient autour du corps et de la tête pour sortir. Non cousu, maintenu par le geste — et parfois par une pointe tenue entre les dents —, il fut jusqu'au milieu du XXe siècle le vêtement d'extérieur urbain par excellence.
Son histoire éclaire tout un pan du vestiaire marocain, du caftan à la jellaba : celui des drapés, cette famille de vêtements sans couture qui a longtemps coexisté avec les pièces cousues avant de s'effacer devant elles.
Un drapé urbain
Le haïk se tissait en laine fine, en coton ou, pour les plus riches, avec des trames mêlées à la soie, matière historique du textile citadin. Sa blancheur et sa manière de le porter obéissaient à des codes de pudeur urbains : sorti dans la rue, il enveloppait entièrement la silhouette, ne laissant paraître qu'une partie du visage, selon des usages qui variaient d'une ville à l'autre — les drapés d'Essaouira, de Chefchaouen ou des villes algériennes avaient chacun leurs manières. Sous le haïk, on portait le vêtement cousu : caftan d'intérieur, souvent ceint d'une pièce tissée comme le hzam de Fès, ceinture sortie des métiers à la tire. Ce vestiaire citadin s'était nourri au fil des siècles de plusieurs apports, dont l'apport andalou après 1492. Le haïk accompagnait les sorties codifiées de la vie urbaine : visites de famille, cérémonies, chemin du hammam, dont le rituel structurait la semaine.
Pourquoi il a disparu
L'effacement du haïk s'est joué sur quelques décennies du XXe siècle, sans décret ni date unique. L'urbanisation, la scolarisation et le travail féminin ont rendu peu pratique un vêtement qui occupe une main ; la djellaba, autrefois plutôt masculine, a été adoptée par les femmes des villes comme vêtement d'extérieur cousu, à manches et capuche, laissant les mains libres. Les modes vestimentaires mondialisées ont fait le reste. Le phénomène touche tout le Maghreb, à des rythmes différents selon les pays et les milieux. Une remarque de méthode au passage : les influences dans le vêtement maghrébin se mesurent avec précaution — comme le montre l'examen des influences ottomanes supposées sur le vêtement au Maghreb — et le haïk, lui, relève d'une tradition de drapé méditerranéenne bien plus ancienne que ces débats.
Réapparitions et mémoire
Le haïk n'a pas totalement disparu : des femmes âgées le portent encore dans certaines villes, et on le voit réapparaître ponctuellement lors d'événements patrimoniaux, de défilés ou d'initiatives qui le brandissent comme signe identitaire et mémoire des grands-mères. La photographie ancienne et le cinéma en ont fait par ailleurs une image durable de la ville maghrébine. Sa trace la plus vivante est peut-être gestuelle : l'art de porter une étoffe sans une seule couture, en la faisant tenir par le seul équilibre du drapé.
Le regard Maison Tanger
Le haïk rappelle qu'une étoffe bien choisie n'a parfois besoin de rien d'autre : ni coupe complexe, ni ornement. Cette économie de moyens inspire le travail des tombés dans la collection caftans et robes marocaines de Maison Tanger, et jusqu'à la sobriété des sacs marocains en simili cuir PU, sans matière animale : des volumes simples, portés par la matière plutôt que par l'artifice.