Le maroquin est une peau de chèvre tannée aux tanins végétaux, traditionnellement au sumac, au grain fin et serré, dont le nom vient tout simplement du Maroc. Attesté en français depuis plusieurs siècles, le mot désignait d'abord ces cuirs de qualité importés du Maghreb, avant de donner naissance, par dérivation, aux mots maroquinier et maroquinerie — au point que le nom d'un pays est devenu, en Europe, un nom de matière.
Cette trajectoire lexicale dit beaucoup de la réputation historique de l'artisanat marocain, de ses techniques et de ses villes : quand un savoir-faire baptise une matière à l'étranger, c'est qu'il a longtemps fait référence.
Un cuir qui a traversé la Méditerranée
Dès la fin du Moyen Âge et surtout à l'époque moderne, les cuirs du Maghreb — peaux de chèvre tannées, souples, teintes de couleurs franches — s'exportent vers l'Europe, où ils sont recherchés pour la reliure, la gainerie et les objets précieux. Le vocabulaire européen enregistre cette provenance : le français dit maroquin, l'anglais morocco leather, et l'espagnol a longtemps employé tafilete, d'après la région du Tafilalet. Les relieurs européens réservent le maroquin aux plus beaux ouvrages : son grain régulier prend admirablement la dorure au fer, et les bibliothèques anciennes conservent des milliers de volumes reliés en maroquin rouge, vert ou citron. Le mot finit par désigner la qualité de cuir elle-même, où qu'elle soit produite : un maroquin peut alors être tanné en France sans cesser de s'appeler maroquin.
La matière derrière le mot
Ce qui faisait la valeur du maroquin tient à la chaîne de production marocaine : peaux de chèvre locales, tannage végétal lent en fosses — le sumac donnant des cuirs clairs aptes à la teinture —, puis teinture et lustrage. Ces opérations se déroulaient au cœur des villes, dans des quartiers de tanneurs dont certains sont toujours actifs ; les tanneries de Fès, intégrées aujourd'hui à l'une des médinas inscrites au patrimoine mondial, en sont l'exemple le plus connu. Le travail du cuir irriguait ensuite tout un écosystème urbain de métiers — babouchiers, selliers, brodeurs sur cuir, dont les décors empruntent parfois aux répertoires géométriques décrits dans la grammaire des motifs amazighs —, écosystème que l'on observe encore dans les ateliers et souks de maroquinerie de Marrakech.
Ce que le mot est devenu
En français contemporain, la maroquinerie désigne l'ensemble des articles de cuir et, par extension d'usage, le secteur des sacs et petits articles de portage quelle que soit leur matière ; le maroquin, lui, reste un terme technique de tannerie et de reliure, et un mot d'histoire. En France, l'emploi commercial du mot cuir est strictement encadré : il est réservé aux matières d'origine animale, ce qui oblige à nommer autrement les matières synthétiques. Le mot a même pris un sens figuré en français politique, où obtenir un maroquin signifie recevoir un portefeuille ministériel — souvenir des serviettes de cuir des ministres. Peu de matières peuvent se prévaloir d'une telle carrière lexicale, comparable à celle d'autres savoir-faire textiles marocains, du tissage sur métier à tisser vertical de l'Atlas à la broderie citadine.
Le regard Maison Tanger
Nous nous appelons maroquinerie végane en toute connaissance de cette histoire : le mot maroquinerie désigne aujourd'hui un type d'objets — sacs, pochettes, portefeuilles — et non plus une matière. Nos sacs marocains sont en simili cuir PU, sans matière animale, et nous ne les appelons jamais cuir : le maroquin appartient aux tanneurs, son histoire au Maroc, et la clarté des mots à tout le monde. Cette exigence vaut aussi pour nos caftans, dont les matières sont toujours nommées précisément.