Marrakech est l'un des grands centres marocains du travail du cuir : la ville réunit sur quelques kilomètres l'ensemble de la filière, des tanneries du quartier de Bab Debbagh, à l'est de la médina, jusqu'aux souks spécialisés où se vendent babouches, sacs, ceintures et poufs. Cette concentration, héritée de l'organisation ancienne des métiers, fait de la médina un cas d'école : on peut y suivre une peau de la fosse de tannage à l'étal.
Cette filière est l'un des piliers de l'artisanat marocain, de ses techniques et de ses villes, aux côtés du textile, de la poterie et du métal.
Du tannage à l'atelier
Aux tanneries, les peaux — chèvre, mouton, vache — sont ébourrées, chaulées puis tannées dans des fosses, selon des procédés traditionnels à base végétale auxquels s'ajoutent aujourd'hui des méthodes plus rapides. Les peaux tannées et teintes passent ensuite chez les artisans : babouchiers, selliers, gainiers, brodeurs sur cuir, chacun regroupé selon la logique historique des souks de métier. Cette organisation par corps de métier était autrefois surveillée par des institutions urbaines précises — l'amin de chaque corporation et le muhtasib, chargé du contrôle des marchés, qui veillait à la loyauté des pratiques et à la qualité des produits. Le décor des pièces mobilise des répertoires anciens, estampage et broderie empruntant notamment à la grammaire des motifs amazighs.
Marché local, export et tourisme : trois circuits
Il faut distinguer trois productions qui coexistent dans les mêmes rues. La production pour le marché local — babouches d'usage courant, ceintures, articles de sellerie — obéit à des critères de solidité et de prix. La production d'export, travaillée avec des donneurs d'ordre étrangers, suit des cahiers des charges précis. La production touristique, enfin, va du très bon au très médiocre : le pouf brodé ou le sac vendus dans les allées les plus passantes ne disent rien, en soi, de la qualité du tannage ou de la couture. Les acheteurs avertis jugent la peau, les coutures et la teinture — pas l'emplacement de l'échoppe. La ville dialogue aussi avec son arrière-pays : les mêmes souks vendent les tapis tissés dans les campagnes sur le métier à tisser vertical de l'Atlas, et la réputation ancienne des cuirs marocains dépasse largement Marrakech — c'est elle qui a donné au français le mot maroquin, passé du Maroc à l'Europe.
Ce qu'on observe aujourd'hui
La médina de Marrakech, inscrite au patrimoine mondial comme d'autres médinas marocaines classées, concentre toujours l'essentiel de la filière, mais celle-ci évolue : ateliers déplacés vers la périphérie, montée des matières importées, jeunes générations moins nombreuses dans les métiers pénibles du tannage. Les tanneries de Bab Debbagh restent actives et se visitent, dans un équilibre parfois inconfortable entre activité réelle et mise en scène pour les visiteurs. La demande internationale pour le fait-main marocain soutient néanmoins les meilleurs ateliers, qui travaillent désormais autant sur commande à distance qu'au comptoir.
Le regard Maison Tanger
Maison Tanger ne travaille pas le cuir : nos sacs marocains sont en simili cuir PU, sans matière animale, et nous le disons sans détour. Ce que nous devons aux ateliers de Marrakech est d'un autre ordre : une culture de la forme — le rabat net, la géométrie simple, la couleur franche — que nous transposons dans nos matières, et que l'on retrouve jusque dans nos caftans. Admirer une filière n'oblige pas à l'imiter ; cela oblige à la nommer correctement.