Dans la médina de Fès, le travail du cuir n'occupe pas un lieu unique mais une chaîne de lieux : tanneries, souks de peaux, ateliers de découpe, échoppes de babouchiers et de maroquiniers se succèdent selon une logique de quartiers de métiers héritée de l'organisation ancienne de la ville. Le cuir y circule d'étape en étape, de la peau brute à l'objet fini.
Cette organisation spatiale est l'un des traits les plus lisibles des techniques et savoir-faire de l'artisanat marocain : à Fès, la carte de la médina est aussi une carte des métiers.
De la peau brute à l'échoppe : un circuit spatial
Le circuit commence aux tanneries, installées près de l'eau, dont la tannerie Chouara et son procédé étape par étape sont l'exemple le plus connu. Les peaux tannées et teintes rejoignent ensuite les souks spécialisés où elles sont vendues aux artisans, puis les ateliers qui les transforment : babouches, ceintures, sacs, reliures, garnitures. Un point de vocabulaire mérite d'être signalé : les noms des souks de Fès conservent souvent le métier qui les a fondés, même quand l'activité a évolué — le souk Cherratine, fréquemment associé aujourd'hui aux artisans du cuir, tire ainsi son nom des fabricants de cordes. La prudence s'impose donc avant d'assigner mécaniquement un nom de souk à un métier : les dénominations varient selon les sources, les époques et l'usage local.
Ateliers, métiers et hiérarchie
Autour du cuir gravitent des métiers distincts : tanneurs, teinturiers, découpeurs, babouchiers, selliers et maroquiniers, chacun avec ses outils et ses gestes. Les ateliers sont petits, souvent ouverts sur la rue, et fonctionnent selon la hiérarchie classique de l'artisanat marocain : l'apprenti, l'ouvrier, puis le maalem, maître artisan reconnu par ses pairs, qui dirige l'atelier et répond de la qualité. Les corporations de métiers ont longtemps encadré ces activités, avec des représentants chargés de la régulation des usages et des litiges. Cette organisation par spécialité n'est pas propre au cuir : on la retrouve dans d'autres savoir-faire urbains, du tissage à la chaux polie du tadelakt marrakchi.
Ce qu'on observe aujourd'hui
Le circuit du cuir fassi reste actif, alimenté par des peaux collectées notamment sur les marchés ruraux — ces souks hebdomadaires des campagnes où se vend le bétail — et il s'est en partie réorienté vers le tourisme : terrasses aménagées au-dessus des tanneries, boutiques de babouches et de maroquinerie aux abords des points de passage. La production coexiste avec des tanneries industrielles installées hors de la médina, et une partie des objets vendus comme artisanaux provient d'ateliers mécanisés, ce qui invite l'acheteur à regarder les finitions plutôt que les étiquettes. Reste que la médina de Fès demeure l'un des rares lieux où l'on peut suivre à pied, en quelques centaines de mètres, la totalité d'une chaîne de production du cuir.
Le regard de Maison Tanger
Maison Tanger travaille le simili cuir PU, sans matière animale : la maison ne revendique donc aucune filiation directe avec les tanneurs et maroquiniers de Fès, qui travaillent le cuir au sens propre. Ce que la maison retient de ce patrimoine, c'est l'idée d'une chaîne de gestes visibles et d'une spécialisation assumée — et un répertoire de formes, du cabas souple à la sacoche structurée, que les sacs marocains de la maison réinterprètent dans leur propre matière, en la nommant précisément.