De 1923 à 1956, Tanger a vécu sous un statut international : la ville et sa région étaient administrées conjointement par plusieurs puissances étrangères, tout en restant nominalement sous la souveraineté du sultan du Maroc. Ce régime singulier a fait de Tanger une ville de brassage — diplomatique, commercial, financier — dont le vêtement fut l'un des visages les plus quotidiens.
Ce moment tangérois éclaire, par contraste et par mélange, l'histoire du vestiaire marocain, du caftan à la jellaba : rarement autant de manières de s'habiller ont cohabité dans un aussi petit périmètre.
Une ville sous plusieurs drapeaux
Le statut international dote Tanger d'institutions mixtes, de plusieurs bureaux de poste, de banques et de consulats, et attire une population cosmopolite : commerçants et employés marocains, musulmans et juifs, résidents espagnols, français, britanniques, italiens et autres, auxquels s'ajoutent fonctionnaires internationaux et militaires. Chacun de ces mondes a son vestiaire, et la rue tangéroise les juxtapose : c'est cette juxtaposition, plus que tout uniforme, qui caractérise la ville. Les photographies et récits de l'époque montrent une même artère où se croisent djellabas et complets de flanelle, haïks et robes parisiennes, tenues de travail et uniformes des administrations.
Le vêtement comme paysage urbain
Côté marocain, le vestiaire citadin demeure : djellaba et jabador pour les hommes, haïk blanc couvrant les femmes dans l'espace public, caftans réservés à l'intérieur et aux fêtes ; certains notables et lettrés portent des couvre-chefs dont le tarbouche dit fez reste le plus identifiable. Côté européen, tailleurs, chapelleries et magasins de nouveautés diffusent les modes du continent, que la proximité de l'Espagne rend particulièrement accessibles. Entre les deux, les échanges sont constants : étoffes importées cousues en vêtements marocains, coupes européennes adoptées avec des accessoires locaux. Les trousseaux de mariage en témoignent : le jhaz de la mariée mêle alors pièces traditionnelles et achats venus des boutiques modernes. Les grandes fêtes religieuses, comme l'Aïd al-Fitr et son habit neuf, rythment de leur côté le calendrier vestimentaire marocain de la ville, statut international ou non.
Ce qu'il reste de ce moment
En 1956, avec l'indépendance du Maroc, Tanger réintègre le droit commun du royaume, et la parenthèse internationale se referme. Il en reste une mémoire cosmopolite entretenue par les archives, les photographies et la littérature — la ville a attiré écrivains et artistes bien après la fin du statut —, ainsi qu'une réputation durable de ville-carrefour entre Méditerranée et Atlantique, Afrique et Europe. L'attrait des créateurs pour le Maroc s'est poursuivi ailleurs et autrement, comme le montre l'attachement d'Yves Saint Laurent à Marrakech : la leçon tangéroise — le mélange comme élégance — avait ouvert la voie.
Le regard de Maison Tanger
Maison Tanger porte le nom de cette ville précisément pour cette raison : un lieu où les styles se croisent sans se coûter leur identité. La maison en retient une ligne de conduite plutôt qu'un folklore — des pièces marocaines d'esprit, portables partout, comme les caftans et robes marocaines du quotidien, et des sacs marocains en simili cuir PU, sans matière animale, pensés pour passer d'une rive à l'autre d'une garde-robe, du tailleur à la djellaba moderne.