La reliure marocaine est l'art d'habiller les manuscrits de cuir : plats rigides couverts de peau fine, décors estampés à froid ou dorés, et souvent un rabat caractéristique qui protège la tranche du livre. Ce savoir-faire, étroitement lié aux villes de savoir comme Fès, a accompagné des siècles de production et de conservation de manuscrits, dont ceux de la bibliothèque de la Qarawiyyin.
La reliure occupe une place particulière dans l'artisanat marocain, ses techniques et ses villes : c'est le point de rencontre du travail du cuir, de la calligraphie et de l'institution religieuse et savante.
Le cuir au service du livre
Le relieur traditionnel travaille un cuir fin, souvent de chèvre — cette peau tannée dont le Maroc s'était fait une spécialité au point de donner son nom, en Europe, au maroquin. Les cahiers cousus sont pris entre deux plats rigides, couverts de cuir teint, brun, rouge ou fauve. La reliure de tradition islamique se distingue de la reliure européenne par plusieurs traits : un dos plat plutôt que rond, et fréquemment un rabat en pointe, prolongeant le plat inférieur, qui vient couvrir la gouttière et glisser sous le plat supérieur pour protéger le manuscrit de la poussière et de la lumière.
Ce cuir des relieurs venait des mêmes filières que celui des autres métiers de la médina — babouchiers, selliers, gainiers —, filières dont une partie de la production partait au loin par la route du cuir marocain vers l'Europe, où le maroquin servait précisément… à relier des livres.
Décors estampés et dorés
Le décor de la reliure marocaine repose d'abord sur l'estampage : des fers gravés, chauffés, sont pressés sur le cuir légèrement humide, y laissant motifs et bordures en creux. Les compositions classiques associent une mandorle centrale — motif en amande —, des écoinçons aux quatre angles et des cadres de filets et de frises. La dorure, appliquée sur certaines pièces, rehausse ces motifs à la feuille d'or ; d'autres reliures restent estampées à froid, plus sobres. Les teintes traditionnelles font appel aux savoir-faire des teinturiers ; certaines matières précieuses du terroir, comme le safran de Taliouine, sont d'ailleurs citées parmi les colorants historiques du monde du manuscrit, où il servait aussi à l'encre et à l'enluminure.
La Qarawiyyin et sa bibliothèque
À Fès, la mosquée et université Qarawiyyin, fondée au Moyen Âge et comptée parmi les plus anciennes institutions d'enseignement du monde, conserve une bibliothèque de manuscrits précieux — corans anciens, traités de droit, d'astronomie ou de médecine. Cette bibliothèque a fait l'objet d'une importante restauration achevée dans les années 2010, qui a modernisé la conservation des collections tout en réhabilitant le bâtiment. Autour d'institutions comme celle-ci, les métiers du livre — copistes, enlumineurs, relieurs — ont vécu et se sont transmis. Aujourd'hui, la reliure d'art subsiste à petite échelle : ateliers de restauration, commandes institutionnelles, carnets et objets de cuir estampé vendus aux amateurs, où l'on retrouve les fers et les gestes anciens. Le vocabulaire des matières y demande la même précision que partout ailleurs dans les souks — comme le rappelle le cas du sabra, cette dite soie végétale au nom trompeur, ou celui des similis modernes vendus pour du cuir.
Le regard de Maison Tanger
La reliure marocaine travaille le cuir animal ; Maison Tanger, maison végane, travaille le simili cuir PU — et la filiation se joue ailleurs que dans la matière. Ce que nos sacs marocains retiennent de cet héritage, c'est la logique du bel objet fermé : un rabat qui protège, des proportions calmes, un décor qui vient du relief et non de l'ornement ajouté. Une leçon de retenue léguée par les relieurs, transposée sans matière animale. On la retrouve aussi, en filigrane, dans le soin apporté aux étals du quotidien de la médina, du libraire au marchand de rhassoul et savon noir : chaque chose bien faite, bien nommée, bien rangée.